Entretiens avec Diego Maradona, Corriere dello Sport
18012008Contexte : contre toute attente, le Milan a dominé toute la saison en Europe – il gagnera la C1, sa deuxième de suite contre Benfica (1/0) – et dans la Botte quand il commence à connaître quelques ratés au printemps. Le Napoli en profite pour se rapprocher et carrément le dépasser quand les Rossoneri s’inclinent chez l’avant-dernier bolognais.
1990 sera donc l’inverse parfait de 1988 où le club lombard avait coiffé sur le fil l’équipe de Careca. A l’intersaison 88/89, après que Ferlaino lui eut promis de pouvoir s’en aller, Diego rêve de rejoindre l’OM et un championnat moins contraignant. Il rêve aussi de retrouver une véritable vie sociale puisqu’il doit s’isoler à Naples et ne sortir que la nuit. En vain puisque le président napolitain ne tient pas ses promesses. Du coup, après la Copa America, Diego prend pour la première fois, depuis son arrivée à Naples, des vacances prolongées. Ses velléités de départ et son retard agacent les tifosi qui pour la première fois lui manifestent un peu d’hostilité, vite oubliée. Dix mois plus tard, le sacre en poche, le Pibe s’en rappelle…(voir interview)
Corriere dello Sport, après le deuxième scudetto, édition du 2 mai 1990, par Franco Esposito et Dario Torromeo
Alors, Diego, ce deuxième titre… Ce deuxième scudetto, je le dédie à mon père. Il m’a téléphoné dans les vestiaires, mais il ne s’est pas déplacé. C’est un homme sage, un beau vieillard (sic). Avec son absence, j’ai voulu faire comprendre aux gens qui est son fils. L’été dernier, j’ai été traité comme un délinquant. J’ai pardonné. On n’apprend pas à un vieux singe comme mon paternel, voire à moi-même, à faire la grimace. L’orgueil est une grande richesse dans la vie. Je voulais donner à mes filles mon maillot pour ce dernier match mais quelqu’un m’a volé dans le vestiaire ce numéro 10, celui de la première mi-temps (dépité). Nous avons fait entrer dans les vestiaires des gens importants, nous avons invité des amis à notre fête. Quelqu’un ne nous a pas rendu notre confiance, je me sens trahi.
Tu parais dépité… Le premier scudetto a été plus beau, plus propre. Et quand je dis propre, je ne me réfère pas à la petite pièce de Bergame (Ndlr : un spectateur bergamasque a jeté une pièce sur l’arbitre lors d’Atalanta-Napoli et le club sudiste a eu match gagné alors que les deux équipes s’étaient séparées sur un match nul) ou au but marqué et invalidé par le Milan à Bologne. Je parle de nos affaires, de l’effectif. Je me réfère au rapport de l’équipe avec les gens, un rapport empreint d’incompréhension. Les supporters ont tenu pour bonnes des fausses rumeurs qui circulent et ils m’ont sifflé. Cela nous a surpris, surtout nous les vieux. On a su réagir. On avait parlé de chaleur aux nouveaux qui arrivaient, et au contraire, ils ont été accueillis par des sifflets. Mais je le répète, on a su réagir.
Contrairement au premier titre, celui-ci a été gagné dans la difficulté…Peut-être devrais-je dire aujourd’hui qu’il est beau de gagner un Scudetto ici, que cela en vaut dix partout ailleurs. Tous les jours dans le Sud, tu te dois d’outrepasser tes limites. À ceux qui parlent à tort et à travers, je dis : Regardez ce que nous avons fait lors des cinq dernières années. Quiconque se moque de ma douleur à la hanche ne sait pas combien je peux souffrir (selon une de nos sources, c’est à cause de cette douleur récurrente à la hanche que Diego a commencé à prendre de la coke, Ndlr). J’ai fini ce match avec une douleur terrible, à tel point que je ne sais pas si je pourrai jouer avec l’Argentine (à la coupe du monde italienne de juin 90, Ndlr). Je déguste depuis l’âge de 15 ans et toute la famille Maradona souffre d’un mal de dos atavique. Si cette souffrance se poursuit, il se peut que je ne puisse pas disputer le Mundiale. Je ne me suis pas préparé en fonction de cette échéance majeure, c’est ma hanche qui m’a dicté ce que je devais et pouvais faire.
Cette squadra napolitaine diffère beaucoup de celle de 1987 ? Il est stimulant d’évoluer avec de tels partenaires, tu te sens fort. Notre groupe est parfait, on a fini le championnat crescendo, on a battu un grand adversaire (le Milan des Néerlandais et de Sacchi, Ndlr). Crippa est sans aucun doute le meilleur joueur italien de la saison et j’espère que Vicini (le DTN transalpin de 1990, Ndlr) ne va pas l’aligner contre nous. J’ai demandé à Carnevale de continuer l’aventure avec nous la saison prochaine. On a besoin d’hommes et de joueurs comme lui. Je ne peux certes pas hypothéquer son futur, sachez cependant qu’où qu’il aille, à chaque fois qu’il jouera contre le Napoli, (narquois, Ndlr) nous le battrons ! Ferlaino a dit que nous devrions en être déjà à quatre scudetti, je lui ai répondu que nous devions laisser quelques miettes aux autres (rires alentour). Alemao est devenu notre arrière droit finalement, pour moi c’est un de ceux qui s’engagent le plus.
Comment les choses se sont-elles déroulées avec votre nouvel entraîneur ? Alessandro Bigon (le coach qui a succédé à Ottavio Bianchi en juillet 89 pour la plus grande joie du Pibe, Ndlr) nous a offert son expérience et sa tranquillité. Grâce à lui, l’équipe a vécu la saison entière en harmonie et le final a pu être merveilleux. Il manque seulement trois buts grâce auxquels j’aurais pu rejoindre Van Basten en tête du classement des buteurs (il a marqué 16 buts et le Néelandais 19, Ndlr) mais cela aurait été un miracle. Mon métier, c’est d’abord et avant tout de distribuer les passes décisives, je suis le Magic Johnson du football. Je dirai cette nuit à Dalmita (sa petite fille, Ndlr) si je suis encore et toujours le numéro 1. La vérité, celle que j’ai à l’intérieur de moi, seule ma petite peut la connaître.
Que te reste-t-il encore à accomplir avec le Napoli ? Je veux rester ici pour gagner la coupe d’Europe des clubs des champions. J’attends aussi que ma mère me félicite pour ce scudetto. Berlusconi m’a déçu, je croyais qu’il était quelqu’un de grand dans tous les sens. Il s’est abaissé à dire ces choses à la télé, que le Napoli ne peut dépasser le Milan que de façon suspecte pour ce deuxième sacre. Il a véritablement insulté les Napolitains. Je le remercie pour tout ce qu’il a fait pour le football mais pas pour sa participation et les idées qu’il continuer de développer. Cette fois-ci, il s’est trompé. Il a exploité son image pour nous blesser. Ce titre en vaut vraiment dix, comme le numéro inscrit sur mon maillot. On l’a voulu tous ensemble : Ferlaino, Moggi (alors directeur sportif du Napoli), les joueurs. On a su, nous autres simples footballeurs, conseiller les bonnes acquisitions ; le président et le manager ont fait les bons achats. Nous ne nous sommes trompés sur rien. Bigon a su gérer à la perfection les champions du Napoli. Bianchi est une grande personnalité du football et j’ai envie de lui dire : ‘Mister, on peut gagner sans créer d’embrouilles, on peut être dur avec un sourire. Dire que tout va mal ne sert pas toujours.’ C’est sûr que dans ce championnat, le Napoli a découvert l’eau chaude, tactiquement (sic). Les années passées, c’était pareil. Les joueurs passent toujours avant l’entraîneur, toujours. Même la tactique, c’est nous qui la faisons. Le Napoli est fort, et je ne le lâcherai pas, même si on veut m’en chasser. On a prêté certains propos à Coppola (son agent de l’époque pour quelques mois encore, Ndlr) qu’il n’a pas tenus. Il y a des cons partout néanmoins, même en Argentine !
Jubilé de Ferrara, Corriere dello Sport, 10 juin 2005, par Franco Esposito
Contexte : pour son premier vrai retour officiel à Naples depuis son départ en catimini d’avril 91, le Pibe fait une apparition au jubilé de Ciro Ferrara, son grand ami napolitain de l’âge d’or, celui avec qui il allait s’empiffrer de pizzas. Il lui vole quelque peu le show avec la bénédiction de l’ex-défenseur juventino tandis qu’une foule hystérique hurle des « Diego, Diego » dans un San Paolo plein jusqu’aux combles. Il est alors question du propre jubilé du Pibe fin octobre de la même année. On l’attend encore.
Alors, Diego ce retour, toute la ville est presque émue aux larmes… Je rentre par la grande porte, celle que m’a ouverte en grand mon immense ami Ciro Ferrara. J’aime Naples, elle sera toujours comme ma seconde maison, ma deuxième patrie. J’y ai vécu pendant 7 ans, un septennat qui m’a semblé durer une éternité tant ce qu’on y vit en général est intense et ce qu’on y a, nous, vécu, fut grandiose.
Et la santé ? Comment te sens-tu ? Après la coke, j’ai pu renaître, grâce à l’amour des miens, de ma famille. Je recommence enfin à regarder vers l’avant. Je m’imagine de nouveau un futur car je suis redevenu confiant. Je suis un autre physiquement et je ne me drogue plus. Qui suis-je aujourd’hui ? Quelqu’un d’autre probablement, qui veut travailler et continuer à redevenir un bon père. Je m’étais échappé de Naples presque à la sauvette, et maintenant j’éprouve une joie immense d’y revenir. Quand j’étais dans le coma, on m’a dit mort. Je ne sais pas si j’ai pensé que j’allais enfin passer de l’autre côté. Ma famille m’a aidé constamment, elle me disait : « Ne meurs pas Diego, non, ne me meurs pas, il te reste tant de bonnes choses à faire et à vivre ».
Avec la drogue, où en es-tu ? Ma vie a changé depuis que je suis sorti du coma. Je ne me drogue plus depuis un an et deux mois. Avant, pour prendre de la drogue, je me cachais, c’était d’une tristesse infinie. Quand tu prends ton poison, tu es seul et impuissant contre tous. Tu te racontes des histoires et tu te mens constamment…
As-tu pensé que tu n’arriverais jamais à arrêter ? Je craignais évidemment, comme tous les toxicomanes un minimum lucides, de ne pas pouvoir y arriver, de perdre définitivement contre deux ennemis : la drogue, et ceux qui te la donnent. Je ne veux pas être un exemple mais si on l’interprète bien, ce message peut valoir vraiment une vie. Vous savez quelle est ma vérité ? Personne ne lutte contre ce fléau, ce phénomène généralisé un peu partout dans le monde et notamment ici en Campanie. Au contraire, beaucoup y participent. Quelques pays prospèrent et en vivent plus que bien, l’Amérique en est un parmi d’autres. Si tu enlèves la drogue aux Etats-Unis, ce pays s’écroule sur lui-même.
Avec ton aura, tu pourrais occuper une place importante dans l’organisation du football… Je ne suis pas sûr que beaucoup de monde le souhaite. Aujourd’hui Blatter et son entourage détiennent intégralement le pouvoir dans notre discipline. Platini était proche de lui, la France a eu le Mondial et l’a gagné. Tu vois…
En ce moment (en juin 2005, Ndlr), le Napoli est en Série C… Voir Naples au troisième sous-sol (sic) me rend triste et malade. Le club continue de payer les erreurs de Ferlaino, une personne qui m’a fait du mal et qui m’a chassé. Il avait promis qu’il me libérerait et au contraire, il continuait à vendre des abonnements valables sur plusieurs années (certains, environ deux cents, pour dix ans, Ndlr) grâce à la force et la longévité de mon contrat. Il s’est débarrassé de beaucoup de gens à l’intérieur de la société, et nous savons tous pourquoi. Pour cela, je ne peux pas le regarder en face. Le Napoli doit être un club sérieux, il peut le redevenir avec De Laurentiis. Cela me ferait plaisir de travailler ici mais je ne demande rien. Si le Napoli a une société forte et une bonne équipe, les gens reviendront d’eux-mêmes remplir le San Paolo.
Tu pourrais t’investir dans le club ? En d’autres temps, mon rêve était de devenir président du Napoli à la place de Ferlaino. Aujourd’hui, je voudrais plutôt devenir un manager proche des tifosi et de l’équipe. Plus du tout président. Je ne veux pas le pouvoir, ça ne m’intéresse pas. Je suis Diego, je suis du peuple, je suis du peuple (il le dit deux fois avec finesse et en articulant). Je pourrais seulement revenir pour gagner de nouveau avec une équipe de fort tonnage et créer quelque chose de beau. Aujourd’hui, c’est le Milan et la Juve qui tiennent le haut du pavé. Quand j’étais au Napoli, on les avait remis à leur place.
Les rumeurs les plus folles ont circulé au sujet de ta situation financière…(ruine, divorce coûteux, etc.)… Tu me demandes si j’ai encore de l’argent ? On m’en a beaucoup volé mais l’argent n’honore pas tout (sic), la gloire et l’amitié sont bien plus beaux (resic). J’ai longtemps disposé de beaucoup de cash, sans amis ni famille. Claudia et Gianina (sa femme et une de ses filles, Ndlr) sont retournées voir la maison de la via Scipione Capece dans laquelle nous avons habité pendant 7 ans. Ma fille m’a demandé : « Papa, pourquoi tu ne l’achètes pas ? » A beaucoup d’égards, ce n’est pas vraiment possible…
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